Denis Chapal / Laure Anne Fillias

A l’école d’architecture, un professeur enterre des sculptures pour les faire travailler : ce geste poétique ébranle Pascal Vochelet : il découvre qu’il veut peindre. Adieu, l’architecture. Bonjour la fac d’arts plastiques. Mais la peinture s’est fait désirer de loin, il tourne autour prudemment, lui fait une réponse de Normand qu’il est : contemplateur réservé de sa première boîte de pastels, modeste copiste des maîtres, lecteur curieux de correspondances de peintres, il y trouve la liberté donnée par leur quête obstinée du « comment faire », sans trop s’embarrasser du « pourquoi » , du « pourquoi moi » ?

Dès ses premiers essais – retranscrire la manière dont la lumière vient sur une pomme – il peint sur des feuilles de plastique transparent qu’il interpose entre lui et l’objet. Objet ? Ou sujet du verbe « être à distance poétique du monde »

Il rencontre vite des amateurs pour ses pommes, ou ses grands chevaux : une petite galerie de Rouen l’expose. Le peintre Yuri Kuper, de passage dans l’hôtel de ses parents, lui ouvre les portes d’une galerie parisienne, rue Bonaparte. Le hasard d’une rencontre l’a envoyé peindre, un autre lui a donné l’accolade de la reconnaissance et le soutien d’un artiste confirmé. Un nouveau jeu du hasard, amoureux celui-là, le conduit plus tard au sud, à Marseille, et l’y retient.

Pour vivre, il s’est fait saisonnier agricole ; il a vendu sur e-bay, derrière le faux-nez d’un faux nom, des œuvres produites en quantité: là où la sincérité aurait pu se perdre, l’art a continué à se frayer chemin : la technique s’est peaufinée, l’ascèse du travail régulier est devenue naturelle. Aujourd’hui on trouve Pascal assidu à l’atelier… ou sur la scène, où, depuis presque dix ans, il fait aussi … le clown, et pour de vrai : dans sa peinture circule ce travail souterrain du geste et des images intérieures où l’enfance et ses clairs-obscurs ont pleinement leur place.

Aussi à quarante ans a-t-il sans doute raison de se considérer comme un jeune peintre.

 

Denis Chapal / Laure Anne Fillias, 2014

Un atelier, rue Saint Pierre / Artothèque Antonin Artaud

Un atelier, rue Saint Pierre

Pénétrant dans l’ atelier de Pascal Vochelet, nous sommes séduits par ses tableaux débordant de personnages, d’animaux de formes reconnaissables ou pas, lunes, minuscules villages, silhouettes, ici chevauchant un chameau à museau triangulaire, ailleurs amoureusement enlacées. On savoure les Collages historiques: Don Quichotte (est) à Cuba ; le cavalier d’Equilibre n’a plus qu’un corps sans tête, Le Saint a un quadrupède pour écharpe …

Cette rencontre détermine notre désir d’ exposer ses oeuvres.

Tout un chemin a été parcouru par Pascal Vochelet depuis ses premiers essais de peintre prenant une pomme pour modèle jusqu’aux récents Collages historiques : leur univers saturé, jubilatoire, situé « quelque part entre les histoires d’enfance et la comédie humaine » ,nous intrigue par tout ce qu’il a en lui d’indéfini : rêve ou amorce de cauchemar ? On ne sait. Personnages et animaux ne semblent pas nous voir, pris qu’ils sont dans leur monde, celui de contes pas encore écrits.

Les peintures de Pascal Vochelet s’organisent en différentes séries qui se développent non par poussées successives, mais comme les branches d’un seul arbre où grouillent et circulent des visages, des vies et des scènes de vie regardées de loin avec de la dérision, de la cruauté parfois, et une tendresse sans épanchement nourrie aussi bien par des souvenirs d’enfance – la campagne normande, les clients de l’hôtel tenu par sa famille – que par des images glanées en feuilletant une revue: mains, têtes, silhouettes, groupes de personnages disposés sur la toile, amorcent le tableau que le travail du peintre fera surgir en reliant entre eux tous ces fragments.

Dans les séries Familiarités et Ascendance où son regard se concentre sur un personnage, parfois deux ou trois, Pascal Vochelet se fait portraitiste d’une humanité montrée sans complaisance, comme dans le travail de clown, sillon parallèle qu’il laboure depuis plusieurs années: des morceaux de corps sont décalqués, imprimés, découpés, rapportés sur les supports; souvent, les visages sont des masques de rhodoïd peints et appliqués sur la toile, collés à des corps préexistants: une petite tête de chien surmonte un mastodonte en uniforme.

Comme dans les rêves les images peuvent se recomposer pour en produire de plus exubérantes: ainsi les Dessins Bohèmes convergent pour produire les Collages historiques.

Le monde de Vochelet se fait parfois plus silencieux. Les dessins de la série Punk attitude inscrivent dans une feuille de papier vide des têtes d’animaux sur des esquisses de corps avec, en amulette, le petit crâne qu’on retrouve dans la série Vanity fair.

L’humour n’est pas absent de ces dessins: un clin d’oeil au titre d’un célèbre journal de mode se mêle à la traditionnelle méditation sur la mort, un peu comme dans l’art du clown où l’émotion et le rire ne font plus qu’un.

 

Artothèque Antonin Artaud

Bertrand Scholler / à propos du travail de Pascal Vochelet

Une peinture singulière et  vivante.


Pascal Vochelet (ou parfois P@ul) est un peintre qui pratique et ne cesse de travailler avec les formes, les couleurs et les matières. Résultat, cet acharnement à produire, à s’exprimer, est ce qui le conduit à dépasser constamment ses limites, à nous surprendre. Il est le peintre qui est passé, en 8 ans, d’ «amuse-gueules» à «collages historiques»… avec à chaque fois, une constance pour chacune de ses séries.
Modestement, il dit que c’est une forme de hasard qui le conduit à découvrir où il pourrait aller… après avoir commencé à peindre.
Pascal ne cherche pas, il se découvre (…) chaque toile est une aventure en lui, et aussi pour ceux qui ont la chance de croiser ses œuvres. Son travail , il faut le voir, presque le toucher, car tout y est sensible et subtile. C’est un instantanée qui plonge le spectateur dans un monde à cheval entre le familier et l’étrange.
Il dit qu’il avance sur la toile avec ces pinceaux et collages sans toujours vraiment savoir où il va, mais je crois qu’une telle approche implique une connaissance aiguë des techniques, une maîtrise totale des gestes et un profond sens de l’esthétisme (Pascal a tout cela et même plus ; de plus en plus).
Comme Kader Belarbi, j’ai envie d’appeler cela « la culture et la contradiction de l’inspiration et de la liberté que permet une extraordinaire technique. Lorsque le peintre Pascal Vochelet lance un geste, il ne sait pas qu’il sait le faire et il ignore où il ira… ».
Tout cela lui permet de se libérer et de produitre des œuvres inattendues et singulières, inclassable, qu’ on ne peut résumer…d’autant qu’à force de ne pas chercher, il invente un style, son style, aussi éparpillé en apparence, qu’il est singulier.
Et avec des cycles qui se suivent ou se croisent, disparaissent ou réapparaissent, le travail inclassable de Pascal prend une dimension toute particulière, presque universaliste.
Il avoue, qu’ au fur et à mesure de sa pratique, il se libère, se construit et trouve de nouvelles voies dans la projection de soi, d’un moi intime, qu’il peut se sentir mieux ici ou là, mais que la polyvalence lui est salutaire.
In fine, souvent dans le doute ou l’espoir d’un regard de l’autre, Pascal cherche à se rassurer, mais immédiatement à nouveau il fuit dans sa production, sa quête, son introspection artistique, ses silences.
Sur un site de vente aux enchères en ligne, Il se faisait appeler P@ul et il a fait le bonheur de nombreux collectionneurs ou amateurs d’art du monde entier. Ainsi, les heureux enchérisseurs de passage pouvaient, parfois, se voir adjuger des merveilles pour quelques dizaines d’Euros (hors frais de port). Dès réception de leur œuvre, la plupart rejoignaient le rang des acheteurs assidus… faisant invariablement monter la côte. Maleuheusement sur Internet, certaines merveilles échappent parfois aux acheteurs pourtant assidus et toujours plus nombreux, dont j’étais.Depuis, ce sont les galeries, les entreprises et les concours qui récompensent Pascal Vochelet en l’exposant et en mettant son œuvre en avant.
Et pour ce peintre attaché à la lumière de Normandie débarqué à Marseille, les couleurs, les formes, les matières qui se posent et se superposent et donnent cette vie et ce rythme si particulier à ses compositions, sont, selon Kader Belarbi, comme des livrets de ballets.Pascal VOCHELET se découvrant pour nous depuis bien longtemps, mérite d’être, vraiment, découvert.

Bertrand SCHOLLER – Avril 2013
Et les citations de Kader BELARBI (ex-danseur Etoile du Ballet de l’Opéra de Paris, chorégraphe et Directeur du Ballet du Capitole à Toulouse)

 

 

 

Bertrand Scholler / préface du catalogue rétrospective 55Bellechasse

Après une scolarité et des études en Normandie à l’école d’architecture, Pascal rentre à l’Université des arts plastiques d’Amiens. Là, il renforce sa technique et crée de solides amitiés avec des artistes comme lui en devenir et avec son professeur Denis Pouppeville.
La rencontre du peintre Yuri Kuper sera aussi déterminante. Il l’encouragera et le soutiendra sur la voie de la peinture.
Pascal résume ainsi son travail :  » Dans un premier temps, je désire mettre en forme une image à laquelle je pense, avec son sujet, son atmosphère. Cette image acquiert peu à peu une autonomie : les transparences, les coulures, les accidents m’éloignent de mon projet initial et m’ouvrent d’autres perspectives.? La création d’une peinture est envisagée comme un jeu, en puisant dans ce qui me constitue : mes joies, mes doutes, la famille, l’enfance, la chanson française, la musique en général, Ariane, tous ces fils dont nous sommes convaincus qu’il faut les vivre en équilibre ; comment ne pas faire autrement ? Ce sont ces acquis culturels et sensoriels qui nourrissent mon imaginaire et se cristallisent en images « .
Depuis 2011 et le prix Mastercard pour l’Art contemporain, le rythme des expositions individuelles et collectives s’est accéléré pour Pascal. Ces œuvres, déjà présentes, dans de nombreuses collections un peu partout dans le Monde, sont maintenant accrochées sur les murs d’institutions aussi emblématiques que l’Assemblée Nationale et le Conseil Général des Bouches du Rhône. Pascal est un peintre qui marie les contraste : aussi modeste que talentueux, discret alors que son art interpelle sans détours, un peintre acharné dans son travail et aux œuvres pourtant si subtiles… bref… il est tout et son contraire. Un artiste mystérieux, comme sa peinture. Son catalogue d’exposition est déjà tout un programme.

Bertrand SCHOLLER – Avril 2013

Au sujet de la série Familiarité / Thimotée PICARD

 Le nouveau cycle de Pascal Vochelet, intitulé « Familiarité », a ceci de paradoxal que le peintre semble de prime abord s’éloigner de ce qui avait jusqu’à présent constitué le noyau de son œuvre : la représentation de la cellule familiale et, sous la quiétude apparente de son microcosme un peu lisse et sucré, les abîmes de ses non-dits, de ses tabous et de ses névroses. Il a en effet travaillé ici à partir de photographies d’inconnus prises à la dérobée dans la rue, ou sélectionnées sur Internet (quelquefois des interlocuteurs dissimulés par l’utilisation de pseudonymes) et, par le biais de ces moments volés, a imaginé l’univers de ces personnes, ce que pouvaient être leur histoire, leur environnement familier, leur généalogie fantasmatique, et même leur intériorité. Par cette sorte d’effraction, Pascal Vochelet recrée ce sentiment très particulier d’intimité que l’on peut avoir pour des êtres qu’à l’heure des relations cultivées en réseau, l’on ne côtoie pourtant que virtuellement et qui, pour tout un chacun, finissent par dessiner autour de soi l’arborescence d’une nouvelle « famille », celle des « connectés », parfois aussi tangible que notre famille véritable, et dont  la proximité peut aller jusqu’à modifier notre perception du réel. Car cette inspiration a beau reposer sur le virtuel, elle n’en délivre pas moins au peintre des fragments de réalité capturée, dont il souhaite précisément rendre compte de façon plus réaliste que dans ses cycles précédents, en particulier dans le traitement de la lumière, et dans des cadrages imprévus, qui rappellent leur origine photographique. Par ce détour, qui lui permet de renouveler les attendus en matière de « modèle » et de « portrait » (nulle pose en atelier ici) tout en les réinsérant dans un « récit » qui, lui, est totalement rêvé mais nous semble pourtant fort proche, Pascal Vochelet souhaite élargir le champ de représentation et refaire sien le simple fait de peindre, que le rapport au monde semble aujourd’hui avoir singulièrement mis au défi. Ces étrangers, ces inconnus, sont aussi malgré tout des « familiers » pour qui connaît l’œuvre de Pascal Vochelet : le jeu des aplats, des coulures, des collages, ou le travail au crayon de couleur, érode en effet le propos réaliste de départ, en lui conférant une forme de complexité mystérieuse tout à fait caractéristique du peintre. Surtout, il réinjecte des éléments qui appartiennent à sa mythologie propre, en particulier ces oreilles animales, qui viennent nous rappeler que toute famille, réelle ou fictive, relève d’une certaine façon de la meute primitive, dans laquelle la violence se domestique tant bien que mal, et où chaque individu doit trouver sa place. Dans certaines toiles antérieures, ces oreilles étaient clairement associées aux univers de l’enfance brimée (l’élève puni auquel on inflige un bonnet d’âne pouvant être considéré comme un double d’un peintre qui conçoit son activité comme une forme d’exclusion) et du conte cruel et féerique (cette « Peau d’âne » qui échappe à l’union incestueuse en prenant une apparence quasi animale). Ici, la référence s’épure et se met au service de la représentation et de la réappropriation d’un monde où, plus que jamais, l’étrange et le familier échangent leurs signes et finissent par se confondre.

Thimotée PICARD, janvier 2009 ————

Ascendance

Techniques mixtes sur papier marouflé sur bois / dimension 80x100cm / réalisée à partir de 2008 / masques réalisés à l’acrylique sur rhodoïds

A propos de la série Ascendance


 » Pascal Vochelet nous parle d’identité. Il pose un regard sur le rôle que nous avons joué au sein de notre famille, du souvenir que nous gardons des petites tragédies qui ont modelé notre psyché.
Pascal Vochelet nous livre sa vision intériorisée et brute du monde de l’enfance. Le sujet pose, il est immobilisé dans l’attente, abandonné un instant, livré à lui-même. Visiblement l’adulte toujours hors champ n’appartient pas à ce monde bleu et rose.

La première étape du travail de Pascal Vochelet est la constitution d’un fond iconographique de photographies issues de son propre album, mêlées à celles d’autres familles. L’image est agrandie, numérisée, photocopiée, découpée, morcelée, disloquée. Ce processus transgressif n’est pas nouveau, rajouter un être cher sur une photographie de famille, en retirer un paria, gommer un décor, effacer des rides, sont des choses communes. Ce qui est particulier dans le travail de Pascal Vochelet, c’est que lui ne cherche pas embellir la réalité mais en dégager une esquisse.
Les compositions de Pascal Vochelet s’articulent autour d’une systématisation de cette technique de représentation. Cette mécanique s’affirme par l’acte du peintre qui déconstruit l’imagerie bourgeoise de la représentation familiale idéalisée. Le sujet n’est plus vraiment un enfant, mais un adulte qui porte les stigmates de son enfance. Son corps met en avant des disproportions, ses membres sont parfois inversés, il subit les troubles d’une croissance désordonnée. « 

Cami di Francesco, 2008